La culture : une hospitalité sans rendez-vous.

By 10 février 2021février 12th, 2021Journal de bord

Chaque lundi, l’agence se réunit pour faire le point sur les projets en cours. Une réunion « technique », censée passer en revue de façon pratique les dossiers, mais qui suscite toujours des questions qui dépassent largement le point d’étape, nos dossiers étant traversés par toute l’actualité, par tous les domaines de l’activité humaine et des fantasmes humains. Alors, si de prime abord un ingénieur culturel ne semble pas au cœur d’une action susceptible de produire un journal de bord trépidant, peut-être qu’en cette rentrée 2020, qui n’a peut-être que la rentrée littéraire d’inchangée, si.

Ecrit à la première personne, ce journal de bord regroupe les points de vue personnels des membres de l’équipe de l’agence, qui s’expriment librement selon leurs sensibilités et expériences individuelles, partageant ainsi l’intérêt, la curiosité et les réflexions sociétales qui les attachent à leur métier.

Décembre 2020. 2/2

Les cinémas, musées et salles de spectacles n’ont pas rouvert le 15 décembre. Ce n’est pas tant le contenu qui manque (il est sur Internet), ni la nouveauté (le renouvellement permanent de l’offre jusqu’au flux continu finalement maintenu) que l’hospitalité : un endroit où aller, un prétexte pour sortir. N’auriez-vous pas comme moi un immense plaisir aujourd’hui à vous plonger dans les collections permanentes des plus petits musées de France proches de chez vous, ceux que d’habitude vous dédaignez parce qu’il y a toujours plus grand, plus récent, plus connu ailleurs ? Ne seriez-vous pas comme moi ravi(e) de visiter un bâtiment où vous seriez bienvenu(e) et qui vous alimenterait de contenus déconnectés de votre profil (que vous n’auriez jamais eu l’idée d’aller chercher de votre propre chef), comme si vous étiez en somme attendu(e) et incognito ?

Les acteurs de la culture s’insurgent : c’est un scandale ! Nous ne sommes pas considérés comme essentiels alors que les commerces le sont ! L’Olympia à Paris affiche « Pas essentiel » en lettres de néon rouge sur sa devanture tandis que sur Facebook les portraits des acteurs de la culture se griment de rubalise rouge et blanche « Non essentiel – Culture en danger ». Eh bien je crois au contraire que la fermeture des lieux culturels prouve qu’ils sont essentiels. Car sans eux, je ne trouve plus aucun motif valable à me déplacer, à quitter mon lieu de résidence pour me rendre dans une autre commune, pour séjourner ailleurs. Sans musée, sans salle de concerts, sans bar, sans restaurant, tout voyage semble vain car vide de la possibilité d’une hospitalité sans rendez-vous. Le gouvernement, en maintenant fermés les lieux de culture, a donc parfaitement atteint son objectif : permettre mais éviter (rien de nous empêche de nous déplacer mais pour quoi faire ?) Le manque est tel que nous ne pouvons que nous rendre compte que la culture et les lieux de notre culture sociale sont au contraire absolument essentiels. Oui, je suis d’accord, ces lieux pourraient être ouverts au même titre que les commerces et les transports en commun car ils sont en capacité sinon plus de mettre en place un protocole sanitaire irréprochable. Mais je ne suis pas d’accord pour conclure par cette fermeture imposée qu’ils ne sont pas essentiels.

Bien sûr, je me suis quand même déplacée pour les fêtes de fin d’année – nous ne sommes pas des bipèdes pour rien – trouvant l’hospitalité chez des amis, arpentant les rues d’autres cités que la mienne avant le couvre-feu, et collant mon nez aux vitrines… des musées fermés, par exemple celui de l’Ardenne à Charleville-Mézières (quelle chance fabuleuse que d’avoir de si belles vitrines). A l’intérieur : de la lumière, des bruits de pas, du matériel au sol, les rires de restaurateurs d’œuvres d’art à l’œuvre, prenant sans doute leurs aises dans les salles d’exposition ? Les lieux de la culture fermés au public sont restés ouverts aux artistes et à la création, à la conservation et à la médiation : les salles de concerts sont devenues lieux de tournage de clips, ont organisé des sessions live à huis-clos diffusées en direct sur Internet, les musées ont continué d’organiser des visites pédagogiques à distance… Y aura-t-il à proprement parler « réouverture » en 2021 ? Effacera-t-on prestement toutes traces de l’accueil de cette autre vie pour laisser à nouveau seulement déambuler le public en masse ou en masque ?

Un vieil exemplaire de Télérama : le numéro N°3686 de la semaine du 5 au 11 septembre 2020, traîne sur mon bureau. Je n’ai acheté aucun des numéros suivants et ce n°3686 « Ciné, théâtre, expos, musique, télé, radio… Ils vont sauver la rentrée » est sous mes yeux tous les jours depuis plus de trois mois. Je le feuillette dans les temps interstitiels, en attendant que le mail charge, que le café coule, que l’inspiration vienne. Depuis plus de trois mois, j’ai pris la mesure de la richesse de ces 159 pages que j’étais supposée jeter dès le 12 septembre après avoir lu quelques articles : je n’ai même pas la télévision, toute la partie programme n’est pas censée m’intéresser. Mais voilà que je me suis mise à parcourir ces encarts descriptifs sur les émissions, les films, les documentaires planifiés sur les innombrables canaux de diffusion terrestres, numériques, câblés : un programme télévision donne une vision de la richesse des champs de recherches et de créations investis et à investir, et des personnages s’y employant. Imaginez-vous le contenu de ces 159 pages hebdomadaires retenu un mois, deux mois, trois mois, noyés sous les contenus de près de 2 000 autres pages produites en suivant mais empêchées de paraître, de se diffuser, mises sur liste d’attente ? Internet et la télévision n’ont jamais été mis sur pause, la création artistique et culturelle ne peut pas l’être non plus, et c’est bien le problème.

L’art est contre-information et acte de résistance nous disait le philosophe Gilles Deleuze, mais que sera une contre-information qui devra attendre son tour, que sera une parution, une diffusion, une représentation, une monstration sortie de son contexte ? Que sera un acte de résistance décorrélé du motif de son rejet, sinon un divertissement voire une mascarade ?  La création débordant des portes que l’on aura refermées pour les rouvrir au public, incapable d’être contenue, envahira-t-elle chaque espace possible ? Les musées ne devront-ils pas pousser leurs collections permanentes pour accueillir autrement la contre-information et la résistance et lui permettre de faire sens ? Mais face à qui ? Qui seront les publics des lieux culturels rouverts, tandis que l’on parle de « démobilité croissante », accélérée par le confinement, le couvre-feu, le télétravail, et la fermeture des frontières ?

Si la création vivante demeure mobile, se déplaçant de salle de concert en salle de spectacle et de ville en ville à l’occasion de tournées, en 2021 quelle place occupera le musée qui abrite l’unique, l’inamovible et l’inaliénable et dont l’audience est bien plus nationale voire internationale que celle des scènes labellisées qui maillent le territoire ? Pris en étau entre une création débordante qui a pulsé dans ses murs depuis sa fermeture, des publics qui l’observe à distance numérique, l’attente des habitants de nouveaux lieux de vie et de rencontre voire de travail et de production, comment le musée va-t-il bouger à l’ère de la démobilité ?

De façon générale, après le vaccin, quels soins la culture pourrait-elle prodiguer à son tour en prenant au pied de la lettre l’idée-même de sa « réouverture » et en faisant vœu d’hospitalité ? L’incertitude a cela d’excitant qu’elle ouvre le champ des possibles. Souhaitons-nous une année 2021 hospitalière sur tous les plans, de l’accueil de la création à l’accueil des publics en passant par l’accueil de nouveaux usages !