De 1984 à 2020 en passant par 1987 : le monde d’après.

By 10 février 2021avril 2nd, 2021Journal de bord

Décembre 2020. 1/2

Le 15 décembre, les cinémas, musées et salles de spectacles devraient pouvoir rouvrir leurs portes pourvu que le couvre-feu de 21h à 7h et le protocole sanitaire en vigueur soient respectés (masque, gel et distance, c’est important de l’écrire pour que nous en souvenions lorsque nous relirons ces lignes plus tard, nous allons le voir, il arrive que l’homme – ou la femme – replonge dans le passé et découvre avec trouble combien le futur y est présent). Entre temps (sans jeu de mots), la Nuit des Musées 2020, qui avait été reportée de mai à novembre, s’est tenue en ligne le 14. La page d’accueil du Ministère de la Culture nous avertit d’un panneau de signalisation jaune (provisoire ?), triangulaire (danger possible ?), estampillé d’un point d’exclamation (danger avéré ?) : « la manifestation sera numérique » (aucune alternative possible). Entre temps également, les professionnels de la culture, désormais à l’aise avec les outils de visio-conférences, n’ont pas manqué d’énergie et d’enthousiasme pour concevoir, organiser et animer des webinaires (séminaire à distance via Internet, n’ayons pas honte de le préciser) remplissant nos agendas parfois affamés : Entreprendre dans la culture en 2020 (par les agences culturelles régionales), La crise sanitaire : une opportunité pour monétariser ses offres culturelles numériques (par le Ministère des Armées), La ville moyenne existe-t-elle ? (par la Fabrique de la Cité), Habiter et Participer (par Particip-Arc), Musées en voie d’extinction (par We are Museums)

L’impression générale laissée par la teneur de ces échanges (de la recherche d’une empreinte concrète dans la ville, à la vie digitale) se confond avec celle de cette Nuit des Musées 2020, en ligne donc : nous ne savons plus où nous en sommes.

La crise sanitaire a accéléré la nécessité de toutes organisations d’offrir des contenus numériques sur Internet. Et pourquoi d’ailleurs une telle crainte de disparaître sinon ?

Doit-on croire a contrario à la pérennité des expositions virtuelles en 3D, prouesses technologiques spectaculaires, mais vides de vivant, d’affect ? Le visiteur n’est-il pas laissé à l’abandon dans un espace désert, sans son, sans lumière vraie, sans émotion ? L’exposition 3D ne se situe-t-elle pas à l’opposé de ce que doit résoudre une pratique culturelle via Internet : comment tirer profit du média pour ce qu’il est, un média audio et visuel, éventuellement interactif, en gardant en tête ses objectifs (l’épanouissement de chacun ?) ?

Peut-on s’avouer lassés de voir le visage des commissaires d’expositions apprêtés, passés d’invisibles à trop visibles, mobilisant le premier plan pour nous présenter leur projet tandis que nous cherchons à distinguer à l’arrière-plan les œuvres dont ils parlent ? Peut-on s’attrister de voir les médiatrices et médiateurs se démener seuls dans les espaces d’expositions déserts face à des dispositifs innovants connectés montés sur roulette (tels qu’au Musée de la Grande Guerre de Meaux) pour accrocher leur auditoire virtuel, une salle de classe entière ?

En d’autres termes, doit-on vraiment se féliciter de ces progrès en dématérialisation (fragmentation ?) des relations entre le public, le lieu, le territoire, l’art et ses médiateurs ? Ne doit-on pas plutôt se réjouir des solutions réellement temporaires : le coup de fil au médiateur qui nous parle à l’oreille tandis que des photographies (l’absence d’animation 3D laissant finalement une part à l’imaginaire) sont proposées à l’écran (Fondation Emerige) ; la vidéo tournée depuis le smartphone dans la main du commissaire de l’exposition (qu’on ne voit pas puisqu’il avance droit devant) qui nous présente, en 10 minutes « top chrono » – un pas vers la sobriété numérique, un pas vers la complémentarité de l’outil et du réel – ce qu’il souhaite que l’on retienne de son propos et des œuvres qu’il a choisies (Musée de l’Imprimerie à Lyon) ; la performance (La Machine, Compagnie Labkine) qui nous oblige à nous lever de notre canapé, tous autant que nous sommes derrière notre écran (car oui, qui a pensé que nous aurions envie de faire cette Nuit des Musées à plusieurs, comme avant, et que nous chercherions à vivre une expérience que nous pourrions partager en live) du FRAC Franche-Comté, ne montrant pas l’exposition à proprement parler mais mieux, déjouant le canal pour nous envoyer littéralement de l’expérience artistique, laissant à d’autres l’illusion de notre capacité à nous téléporter?   

Lors d’un forum Entreprendre dans la Culture en Nouvelle-Aquitaine, je suis particulièrement frappée par un commentaire de la brillante anthropologue Saskia Cousin : le tourisme vit sa troisième révolution. Après l’avènement du tourisme de masse, puis l’industrialisation du tourisme, le secteur est bouleversé par l’ère des « plateformes » : Air BnB, Trip Advisor… Saskia Cousin parle même de « capitalisme des plateformes » : comment, à partir de l’imaginaire selon lequel la vie de chacun vaut celle de n’importe qui, que mon commentaire sur le Taj Mahal vaut celui d’un expert, que nous vivons en démocratie touristique, mes commentaires vont être marchandisés, comment au fond nous assistons à une marchandisation de la démocratie tandis que la démocratisation des vacances régresse (40% des français ne partent pas en vacances en moyenne, 50% en 2020). De là à transposer cette analyse aux prémices d’une mutation en cours dans le secteur culturel, il n’y a qu’un panneau jaune, triangulaire, avec un point d’exclamation…

En ce tout début du mois de décembre, mue par une chaîne itérative indéterminée, je visionne une conférence du philosophe Gilles Deleuze : qu’est-ce que l’acte de création ? filmée par Arnaud des Pallières et Arnaud Dauphin à la Fémis (Ecole Nationale Supérieure des Métiers de l’Image et du Son), en… -et c’est très important- 1987.  Je regarde un temps le visage de Gilles Deleuze, mais au fond peu importe, je laisse l’écran de côté et sa voix solennelle, voilée par l’âge, captivante parce que parfois fragile, faussement hésitante, marquée de râles, me guide. « Foucault » nous rappelle Deleuze « distinguait des sociétés de souveraineté et des sociétés disciplinaires. La société disciplinaire se définissait par la constitution de milieux d’enfermement : prison, école, atelier, hôpital. » Pour Foucault, nous entrions dans un type de société nouveau. Burroughs proposa le nom de « société de contrôle » : ceux qui veillent à notre bien n’ont plus besoin ou n’auront plus besoin de milieux d’enfermement. « C’est peut-être pour dans 50 ans », dit Deuleuze, « mais déjà tout ça, les écoles, les prisons, les hôpitaux sont des lieux de discussions permanentes, est-ce qu’il ne vaut pas mieux répandre les soins à domicile, c’est sans doute l’avenir, les usines les ateliers ça craque par tous les bouts, est-ce qu’il ne vaut pas mieux les régimes de sous-traitance et même le travail à domicile… Même l’école, ça ne se développera que dans 50 ans, 40 ans, l’épatant nous expliquera-t-on ce serait de faire l’école et la profession en même temps, c’est la formation permanente qui est l’avenir, ça n’impliquera plus le regroupement d’écoliers dans un milieu d’enfermement, ça se fera par Minitel… L’épatant, » achève Deleuze « ce serait des formes de contrôle ». Il poursuit : « En faisant des autoroutes vous multipliez des moyens de contrôle, je ne dis pas que c’est le but, mais les gens peuvent tourner à l’infini, ils ne sont pas enfermés, tout en étant parfaitement contrôlés. C’est ça notre avenir. » La métaphore autoroutière n’était pas innocente, Deleuze poursuit en évoquant les autoroutes de l’information dans une atmosphère digne de 1984 : « l’information c’est le système contrôlé des mots d’ordre de la société. Alors qu’est-ce que l’art à faire dans tout ça ? L’art c’est la contre-information. L’oeuvre d’art n’a rien à faire avec la communication. Elle ne contient pas la moindre information. Mais à titre d’acte de résistance oui, l’œuvre à faire avec la communication. Toute œuvre d’art n’est pas un acte de résistance mais pourtant d’une certaine manière elle l’est. »

De là à songer qu’il y peut y avoir des canaux dans lesquels rentrer avec précaution, il n’y a que 33 ans. De là à songer que c’est plutôt dans les cinémas, les salles de spectacles, et les musées que doit se situer notre avenir, il ne devrait plus y avoir que quelques jours.

Chaque lundi, l’agence se réunit pour faire le point sur les projets en cours. Une réunion « technique », censée passer en revue de façon pratique les dossiers, mais qui suscite toujours des questions qui dépassent largement le point d’étape, nos dossiers étant traversés par toute l’actualité, par tous les domaines de l’activité humaine et des fantasmes humains. Alors, si de prime abord un ingénieur culturel ne semble pas au cœur d’une action susceptible de produire un journal de bord trépidant, peut-être qu’en cette rentrée 2020, qui n’a peut-être que la rentrée littéraire d’inchangée, si.

Ecrit à la première personne, ce journal de bord regroupe les points de vue personnels des membres de l’équipe de l’agence, qui s’expriment librement selon leurs sensibilités et expériences individuelles, partageant ainsi l’intérêt, la curiosité et les réflexions sociétales qui les attachent à leur métier.